Autour d’une table de jeu, un enfant ne se sent pas évalué. Il compte les points d’un dé, lit une carte, retient une règle et attend son tour sans penser qu’il travaille. Un parent qui s’interroge sur les apprentissages de son enfant peut y observer, sans enjeu de note, ce que celui-ci fait facilement et ce qui lui coûte.
Ces observations ne remplacent pas une évaluation. Elles aident en revanche à la préparer, à condition de savoir quoi regarder, comment le noter et jusqu’où en tirer des conclusions.
Pourquoi le jeu renseigne autrement que les devoirs
Pendant les devoirs, la fatigue de la journée, la crainte de la note et les tensions entre parent et enfant brouillent l’observation. S’y ajoute l’aide que le parent apporte sans s’en rendre compte, en relisant une consigne ou en soufflant un début de réponse. Il devient alors difficile de savoir ce que l’enfant réussit seul.
En jouant, l’enfant est en général motivé et répète les mêmes gestes d’une partie à l’autre. Le parent le voit compter, lire ou mémoriser des dizaines de fois en quelques semaines. Quand une difficulté persiste dans un moment de plaisir, elle mérite plus d’attention que celle qui n’apparaît qu’au milieu d’une soirée de devoirs tendue.
Compter, lire, retenir : ce qui se voit autour de la table
Les jeux de dés et de parcours sollicitent le sens du nombre. Avec l’habitude, les enfants finissent par reconnaître d’un coup d’œil les configurations d’un dé. Après des mois de parties, certains enfants recomptent encore les points un à un, ou comptent la case de départ en avançant leur pion. Ce comportement mérite d’être noté s’il persiste à un âge où leurs camarades ne le font plus. Il en va de même pour un enfant qui ne voit pas, sans compter, lequel des deux joueurs a le plus de cartes quand l’écart est grand.
Rimes, lettres et devinettes sur les sons font appel à la conscience des sons de la langue, sur laquelle repose l’apprentissage de la lecture. Trouver un mot qui rime avec « bateau », dire par quel son commence « lune » ou lire une carte sans s’aider du dessin sont autant de gestes qu’un parent peut observer sans rien demander de plus que la partie elle-même.
Tenir la feuille de score demande d’écrire vite des nombres et des prénoms, et retenir une règle en plusieurs étapes sollicite la mémoire de travail. Quand l’enfant évite toujours de noter les points, ou redemande la même règle tour après tour, c’est là aussi un fait à noter.
Noter ce que l’on voit, pas ce que l’on en conclut
« 12 mars, jeu de l’oie, recompte un à un les points du dé » est une observation. « Il a sûrement une dyscalculie » est une conclusion, qui n’apprend rien de plus que l’inquiétude du parent et risque d’orienter le regard de ceux qui liront la note.
Tenue sur plusieurs semaines, une liste de ce genre montre si la difficulté revient ou si elle tenait à un jour de fatigue. Notez aussi les réussites : les jeux que l’enfant réclame, ceux où il gagne sans aide, ceux qu’il invente. Les forces font partie du portrait au même titre que les fragilités.
Ce que le jeu ne permet pas de conclure
Il arrive qu’un enfant déteste un jeu pour de tout autres raisons que la difficulté. Il perd souvent, il s’ennuie ou il préfère bouger. Il peut aussi être plus jeune que ses partenaires de jeu. Les écarts de développement entre enfants du même âge sont larges en maternelle et au début du primaire, et une fragilité observée à cinq ans peut disparaître dans l’année qui suit.
Surtout, une partie n’a rien d’un test. Les épreuves utilisées lors d’une évaluation comparent l’enfant à un grand nombre d’enfants du même âge, dans des conditions identiques. C’est notamment cette comparaison qui aide à distinguer un retard passager d’un trouble durable. Transformer les soirées de jeu en séances d’examen ferait en outre perdre à l’enfant le plaisir qui rendait ces moments instructifs.
Passer le relais à une évaluation
Quand les mêmes difficultés reviennent d’une partie à l’autre, qu’on les retrouve à l’école et qu’elles durent malgré l’aide apportée, une évaluation permet d’en comprendre l’origine. Au Québec, par exemple, la Clinique en santé mentale Saule mène une évaluation des difficultés d’apprentissage chez l’enfant dans ses bureaux de Laval et de Greenfield Park. Cette évaluation porte sur la lecture, l’écriture et les mathématiques, ainsi que sur la mémoire et l’attention qui soutiennent ces apprentissages.
Dès la première rencontre, le professionnel retrace l’histoire de l’enfant avec ses parents, et des observations datées lui sont plus utiles qu’une impression générale. Les bulletins et quelques cahiers complètent ce portrait.
Après l’évaluation, le jeu garde sa place à la maison. Le rapport suggère parfois des activités qui sollicitent un domaine fragile, mais une partie reste d’abord un moment partagé. Un enfant qui peine à l’école a besoin de ces moments où personne ne l’évalue.


